SUBALTERN STUDIES II

SUBALTERN STUDIES II

Écrits sur l’Histoire et la Société d’Asie du Sud

sous la direction de Ranajit Guha (Oxford University Press, Delhi 1983)

-Ranajit Guha La prose de la contre-insurrection

-Gautham Bhadra Deux insurrections aux frontières de l’Inde Moghol

-Gyan Pandey Ralliement autour de la vache. Conflits sectaires dans la région de Bhojpuri 1888-1917

Stephane Henningham « Quit India » dans le Bihar et les Provinces Unies de l’est : la révolte duale

-Arvind N. Das Changement agraire par le haut et par le bas : Bihar 1947-1978

– N.K.Chandra Les travailleurs agricoles dans le Burdwan

– Dipesh Chakrabarty Conditions de la connaissance des conditions ouvrières : employeurs, gouvernement et travailleurs du jute de Calcutta, 1890-1940

Partha Chatterjee De nouveau sur les modes de pouvoir et la paysannerie

 

Préface

Les contributions à ce volume des Subaltern Studies portent sur un large spectre de sujets, couvrant une période allant de l’ époque moghol jusqu’aux années 70, des thèmes allant du « communalisme » au travail industriel et ce, d’une façon tant descriptive que conceptuelle. Dans leur ensemble, elles témoignent de notre volonté d’élargir la portée de notre projet à tous les aspects, autant matériels que spirituels, de la condition subalterne, dans le passé, comme le présent. Car, dans toute leur variété, ces textes partagent l’accent mis sur la primauté du subalterne, comme sujet de la recherche historique et sociologique.

Une telle priorité n’impose toutefois pas aux auteurs une identité de pensée inaltérable sur tous les détails des faits et la façon de les aborder. De fait, ce n’est pas le but de ce volume, et a fortiori de cette série dans son ensemble, de créer une nouvelle petite secte de prophètes ayant accès à la vérité ultime au sujet de l’histoire des sociétés d’Asie du Sud. Nous ne prétendons pas plus que défendre une nouvelle orientation au sein de laquelle beaucoup de styles, d’intérêts et de modes discursifs différents puissent s’unir dans leur rejet de l’élitisme académique et leur reconnaissance du subalterne comme auteur de sa propre histoire et architecte de sa propre destinée. C’est pour cela que nous considérons ce volume et les autres de la série comme une des nombreux lieux possibles où les pratiques intellectuelles qui s’opposent à l’élitisme peuvent converger et engager un débat non antagonique mais nullement a-critique, afin d’apprendre mutuellement, se corriger et s’enrichir les uns les autres. Les essais assemblés ici représentant un petit pas en vue de cette convergence.

Ranajit Guha Canberra juillet 1982

Ranajit Guha La prose de la contre-insurrection

Traduit dans l’anthologie publiée par nos soins…

– Gautham Bhadra Deux insurrections aux frontières de l’Inde Moghol

« Conclusion

Ces révoltes n’étaient pas de très grande ampleur et furent finalement brisées. Mais leur récurrence dans cet espace frontalier indiquait l’échec relatif des moghols à intégrer les zones périphériques au sein de la structure d’Etat. Dans cette zone, les cultivateurs, sous la direction de quelques groupes spécialisés, participèrent à l’insurrection. Celle-ci était d’un caractère populaire marqué, car les solidarités de caste ainsi que les liens communautaires, étaient, pour diverses raisons, plus puissants dans cette partie de l’empire. Les liens de mobilisation horizontaux et verticaux opéraient tout deux dans cette région.(…). Le pouvoir d’Etat moghol apparaissait comme un intrus tant aux chefs qu’à tous les membres de la société. Le prestige d’un des chefs autonomes considéré comme puissant, même par le chroniqueur moghol, était en jeu. Le statut des sardars (leaders) était menacé. (..) L’exercice de l’autorité moghole menait inévitablement au désordre et à la désintégration au sein de cette société. Dans cette situation, le défi à l’autorité et la rébellion étaient le seul recours dont disposaient le peuple. Dans ce sens, les insurrections aux frontières avec toutes leurs variantes faisaient partie d’une tradition générale de rébellion et de résistance agraire qui secouaient l’Etat moghol à intervalles réguliers. Dans cette zone, les insurrections marquaient aussi le début d’une tradition de résistance paysanne qui sera invoquée à de nombreuses reprises, de différentes manières contre Mir Jumla, contre les Ahoms, pendant la révolte Moamaria et contre la domination britannique à la fin du 19ème siècle. » p59

– Gyan Pandey Ralliement autour de la vache. Conflits sectaires dans la région de Bhojpuri 1888-1917

« Je propose dans cet essai d’étudier de prés les conflits sectaires engendrés par l’agitation pour la protection des vaches dans la région de Bhojpuri et ce, afin de ré-examiner certains lieux communs concernant le « communalisme » sur le terrain. (…) L’un des objectifs de cet exercice est de localiser les identités et intérêts des différents groupes sociaux impliqués dans les conflits sectaires de la fin des années 1880 aux années 1910, dans la région de Bhojpuri. Il a néanmoins un autre objectif, trop peu poursuivi par les études sur ce thème : considérer comment les luttes entre (et au sein des) castes et classes, qui sont divisées sur de nombreux enjeux, prennent la forme de conflits sectaires. Ce que nous devons mieux connaître, me semble-t-il, ce sont les circonstances dans lesquelles de larges segments d’une communauté religieuse s’unissent autour d’une revendication ou d’un symbole particuliers pour prendre les armes contre leurs voisins, et les zones géographiques et sociales dans lesquelles cette « unité » s’est établie à différentes occasions. » P64-65

– Stephane Henningham « Quit India » dans le Bihar et les Provinces Unies de l’est : la révolte duale

« Cet essai cherche a fournir un récit adéquat du contexte et du développement de la révolte de 1942 dans son foyer principal du Bihar et des Provinces Unies de l’est. Il avance qu’à la fois la nature et la force de la révolte et sa défaite finale ne peuvent être compris qu’en considérant la nature duale de la révolte, dans la mesure où elle ne comprenait pas une, mais deux insurrections. L’une était un soulèvement de l’élite nationaliste des hautes castes de paysans riches et de petits propriétaires terriens qui dominaient le congrès. L’autre insurrection était une rébellion subalterne dans laquelle l’initiative appartenait aux pauvres et aux basses castes de la région. » P137

«  Beaucoup de ceux qui étaient actifs dans la campagne « Quit India », y étaient amenés par les difficultés économiques et, pendant un temps, ils opérèrent dans un contexte dans lequel la domination britannique s’était temporairement écroulée. Cela représentait, semble-t-il, une situation appropriée pour le développement du radicalisme agraire. L’administration britannique avait toujours soutenu les propriétaires fonciers, et, pendant les années 30, les fonctionnaires et la police avaient travaillé à contenir les protestations paysannes. L’absence de l’appareil de maintien de l’ordre et de défense des droits de propriété n’offrait-elle certes pas une opportunité idéale pour le lancement de protestations agraires ? Mais malgré ces circonstances apparemment favorables, aucune protestation agraire ne s’est développée pendant et immédiatement après aout 1942. Les insurgés n’ont mené que très peu d’attaques contre la propriété, autre que celle appartenant au gouvernement. Et, même les quelques attaques contre les propriétaires terriens n’eurent pas de justifications idéologiques liées au mouvement agraire.

Le non-développement du radicalisme dans la révolte du Quit India résultait en partie du rôle dominant joué par les petits propriétaires membres du Congrès dans la préparation et la direction de celle-ci. » P 159

Arvind N. Das Changement agraire par le haut et par le bas : Bihar 1947-1978

« Dés le tout début de ce texte, nous voulons préciser clairement que, même ce qu’on appelle le « changement agraire par le haut » n’a pas été un processus unilatéralement initié et sponsorisé par l’élite. C’était bien plutôt une réponse à des luttes paysannes radicales et prolongées (…) Les deux principales tentatives de « changement agraire par le haut » que nous allons examiner, le démantèlement du « Permanent Settlement », à travers l’abolition du zamindari, menée par l’État et la persuasion douce auprès des propriétaires afin qu’ils donnent une partie des terres au travers du Bhoodan, étaient de fait des réponses au mécontentement paysan. La première mesure suivait des années d’agitation par le puissant (syndicat paysan) Kisan Sabha et la seconde initiative émergea dans la foulée des soulèvements paysans menés par les communistes dans le Telengana et cherchait à prévenir le développement de la guerre de classe dans la campagne du Bihar. Néanmoins, venant d’en haut, les deux tentatives avaient des limites intrinsèques et n’ont que marginalement, si ce n’est pas du tout, changé la situation agraire existante. » p180

«Une résistance paysanne contre le processus de désintégration de l’économie traditionnelle sous l’impact de la domination impériale et capitaliste britannique se déroula dans de nombreuses parties du Bihar au 19eme siècle. Néanmoins ce n’est qu’au 20eme qu’une telle résistance s’est structurée pour devenir un mouvement permanent. Des leaders tel que Sahajanand essayèrent de donner au mouvement une structure organisationnelle sous la forme du Kisan Sabha, tout en essayant de conserver la spontanéité de base des révoltes agraires. Sahajanand a aussi, en particulier, essayé de préserver l’organisation paysanne de la politique partisane. De fait, c’est seulement à la fin de sa vie qu’il en est venu à reconnaître la nécessité pour la paysannerie de s’allier avec d’autres classes dans le cours de la lutte, mais aucune tentative délibérée n’a finalement été faite dans ce sens. Et la paysannerie est restée en tant que classe, isolée. D’un autre côté, malgré le désir de Sahajanand, le mouvement paysan et ses organisations se sont trouvés de plus en plus impliqués dans la politique partisane, sous l’impact du mouvement nationaliste et de l’importance prise par les partis des autres classes. Dans ce processus, il a perdu beaucoup de sa force spontanée en se faisant enfermer dans des structures politiques formelles. Cette perte fut d’autant plus sévère que la paysannerie n’était pas une entité homogène. Elle comprenait en son sein des intérêts différents et était affectée différemment selon les problèmes. Afin de se mobiliser, il lui fallait une compréhension politique, au lieue de cela elle a eue les chaines de la politique organisée. » P226

– N.K.Chandra Les travailleurs agricoles dans le Burdwan

« Tout au long de cet article nous nous concentrerons sur les travailleurs agricoles sans terre qui constituent la majeure partie du prolétariat rural ; ils ne possèdent pas de terres ni ne les louent. Les salaires agricoles constituent la quasi totalité de leurs revenus. On peut les rapprocher des paysans pauvres, le semi-prolétariat agricole, qui dépendent eux aussi dans une mesure importante des revenus salariaux agricoles. Mais ces derniers détiennent ou louent aussi de petits lopins, dont la production, après divers prélèvements, est insuffisante pour faire subsister une famille. Pratiquement, leur situation économique et sociale n’est souvent pas meilleure que celle du prolétariat agricole. (…) A part ces similarités socio-économiques entre les paysans pauvres et les paysans sans-terre que nous avons souligné, une transformation radicale de la société rurale dans les sociétés semi-féodales comme l’Inde, dépend largement de la possibilité d’une alliance de classe élargie sous le leadership de ces deux classes ainsi que du prolétariat urbain. » p229

– Dipesh Chakrabarty Conditions de la connaissance des conditions ouvrières : employeurs, gouvernement et travailleurs du jute de Calcutta, 1890-1940

« La tentative d’écrire une histoire des conditions des travailleurs des usines de jute de Calcutta sur la base des documents émanants de l’Etat et des propriétaires du capital révèle invariablement des lacunes dans notre connaissance de ces conditions. Dans cet essai, nous avons soutenu que pour autant que ce savoir ait une histoire, ses lacunes en ont une aussi. De fait, c’est la même histoire qui a produit à la fois le savoir – conservé dans les documents d’archive- et les insuffisances de ces mêmes documents. Un examen de cette histoire ( avec l’aide de certaines thèses empruntées à Marx) nous a mené à étudier l’économie politique de l’industrie et la nature de la « discipline industrielle » en vigueur dans les usines de jute. Cette dernière question nous a amené au problème du contrôle et de la notion d’autorité dans la classe ouvrière et, de là, dans le domaine de la culture. » p310

Partha Chatterjee De nouveau sur les modes de pouvoir et la paysannerie

« Le cadre habituel d’analyse par lequel on étudie l’impact de l’économie coloniale sur la paysannerie est celui de la différenciation- le développement de différentes couches au sein de la paysannerie et l’augmentation progressive des différences en termes de revenus, de biens et de succès économique. Le problème qu’on rencontre toutefois souvent, c’est de réussir à relier ce processus au rôle politique de la paysannerie dans les sociétés coloniales et post-coloniales. Car là, nous trouvons, encore une fois, de nombreuses asymétries entre les types changeants de solidarité au sein de la paysannerie dans ses actions politiques et la structure d’intérêts qu’on serait en droit d’attendre de trouver, si la paysannerie était un amalgame de différentes couches. Beaucoup de possibilités inattendues se créent donc ici, à cause de la combinaison de différents modes de pouvoir – l’organisation consciente de groupes d’intérêts, dans des alliances ou des coalitions plus larges, la perception persistante des institutions étatiques comme des organismes de domination extérieure, l’expression subite de solidarité selon le présupposé qu’il préexiste des liens affinitaires ( qui commencent maintenant à être appelés, en contraste avec les nouveaux modes d’organisation des intérêts, des « loyautés primordiales ») et les innombrables voies de la manipulation, mobilisation et appropriation dans des structures plus larges de pouvoir qui s’ouvrent par conséquent. » (P 348)

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